Aujourd'hui, le Parlement norvégien a annoncé que Barack Obama était le lauréat du Prix Nobel de la Paix pour 2009. Cette décision m'a profondément choqué, comme elle a dû choquer des millions de personnes à travers notre vaste monde.
Que l'on me comprenne bien: je n'ai rien contre le président Obama, j'ai même appris son élection avec soulagement, après huit années d'une présidence Bush catastrophique à bien des égards. J'ai également été sensible à l'espoir que son arrivée à la Maison Blanche a suscité chez des millions d'Afro-américains. Barack Obama me semble être un homme sincère, désireux d'améliorer les conditions de vie de ses concitoyens les plus désavantagés. Il semble également résolu à tout faire pour améliorer l'image désastreuse des États-Unis d'Amérique dans le monde. Son intention de fermer le camp prison de Guantanamo est louable, bien que ce ne soit encore qu'une intention. Ses efforts pour réparer les dégâts commis par son prédécesseur en Irak sont vraiment les bienvenus, même s'ils n'ont pas encore porté de fruits: des Irakiens et des soldats américains continuent à être tués, dans ce pays. La nomination d' « envoyés spéciaux », tant pour le conflit israélo-palestinien que pour le Darfour est une initiative positive, même si ces négociateurs n'ont pas encore permis de débuts d'avancée majeure en direction d'accords de paix. Le discours du Caire du président Obama a marqué une nette rupture avec le langage tenu par le « croisé » George W. Bush, et il a certainement été bien accueilli par la majorité des Musulmans.
Toutes ces bonnes intentions de Barack Obama justifiaient-elles que le Parlement norvégien lui accorde son prestigieux Prix Nobel de la Paix? Je ne le pense pas. Il eut été préférable de « donner un peu de temps au temps », afin d'être en position d'évaluer les résultats des initiatives du nouveau président étasunien. Que pensera-t-on si, à la fin du mandat de Barack Obama, la guerre se poursuit encore en Afghanistan ou en Irak, si la crise du Darfour n'est pas encore résolue, si le conflit israélo-palestinien est encore dans l'impasse? Le Parlement norvégien lui retirera-t-il son Prix?
Ce n'est pas parce qu'il est président des États-Unis d'Amérique que je conteste la remise de ce prix à Barack Obama. Le président Jimmy Carter a lui aussi, en son temps, reçu cette distinction. Mais il avait auparavant réussi à faire signer un traité de paix à l'Égypte et à Israël, après des mois d'efforts inlassables et un considérable investissement personnel, en particulier lors des négociations de Camp David. Carter n'est resté que quatre années à la Maison Blanche. Il n'a pas été réélu. Aux yeux de l'opinion étasunienne, il était discrédité, sans doute à cause du fiasco de la politique des États-Unis en Iran. Politique dont il n'était pas entièrement responsable: ce sont ses prédécesseurs, proches et lointains, qui l'avaient conduite, et il n'avait fait qu'en hériter. C'est cette politique, vieille de plusieurs décennies, qui a conduit à la révolution islamique de 1979. Jimmy Carter n'a fait qu'essayer de limiter les dégâts de cette dernière. Il était trop tard pour l'éviter, ou pour trouver une troisième voie entre le soutien à un Shah usé, malade et déconsidéré et un vieillard exilé qui incarnait les espoirs d'une vie meilleure pour tout un peuple. Depuis qu'il a quitté la présidence, Jimmy Carter n'a fait que confirmer qu'il méritait bien le Prix Nobel de la Paix. Il a créé une fondation qui porte son nom, et, de la Corée du Nord au Soudan, il s'est engagé dans nombre de difficiles médiations pour faire de notre monde un monde de paix. Il n'a pas ménagé non plus ses efforts en menant des combats plus obscurs, car loin des feux de l'actualité. Sait-on par exemple que Jimmy Carter et sa fondation ont joué un rôle majeur dans l'éradication de l'onchocercose, plus connue sous le nom de « cécité des rivières », du Sud Soudan? Cette terrible maladie y faisait des milliers de victimes. À elle seule, cette réussite aurait dû valoir un second Prix Nobel de la Paix à l'homme de Plains.
Je suis également persuadé qu'il y avait, cette année, des dizaines d'autres personnalités qui méritaient davantage cette récompense. Je vais tenter d'en citer quelques uns.
Wei Jingsheng eut été un bon choix. Ce courageux militant de la démocratie en Chine avait osé réclamer, en 1979, la « cinquième modernisation »: après l'agriculture, l'industrie, la défense nationale et les sciences et techniques chères à Deng Xiaoping, il osait réclamer la démocratie. Pour un tel crime, Wei Jingsheng a passé 18 années en prison et, après sa libération en 1997, il a été expulsé de son propre pays vers ... les États-Unis! En 1996, il avait déjà reçu le prix Sakharov pour la Liberté de Pensée, remis chaque année par le Parlement Européen. Mais sans doute le Parlement norvégien a-t-il craint de heurter la nouvelle superpuissance qu'est la République Populaire de Chine.
Ursula Rukova, dont j'ai déjà eu l'occasion de vanter le combat pour les habitants d'un atoll menacé de disparition, eut certainement fait une digne lauréate. À la veille de la Conférence de Stokholm sur le réchauffement climatique, un tel choix eut été un symbole très fort.
Mgr Elias Chacour aurait fait un excellent candidat. Ce prêtre melchite, citoyen israélien, œuvre inlassablement, depuis plus de vingt ans, à un rapprochement entre habitants de la Terre Sainte, qu'ils fussent juifs, musulmans ou chrétiens. En 1986, il créa une école à Ibillin, près de Nazareth. Les écoliers appartiennent aux trois religions. En effet, le père Chacour est convaincu qu'en grandissant et en apprenant ensemble ses enfants deviendront des artisans de paix, et que c'est agissant dans ce sens que l'on pourra amener une paix durable sur la terre du Christ. En 2006, Elias Chakour est devenu archevêque de Galilée. Peut être que l'octroi du Prix Nobel de la Paix aurait pu lui permettre d'être davantage entendu et de contribuer de manière encore plus efficace à une solution pacifique au conflit israélo-palestinien.
J'ai lu sur un site malaŵien que Bingu wa Mutharika, le président du Malaŵi, avait été « nominé » pour ce Prix Nobel. Cela peut surprendre. Mais que l'on eut conféré une telle distinction à un homme d'État qui a consacré tous ses efforts à faire sortir son pays de la famine et de la dépendance alimentaire n'aurait, à mon avis, rien eu de choquant. Depuis son élection en 2004, Bingu a beaucoup contribué à la sécurité alimentaire et à la diversification des cultures. Grâce à lui, son pays exporte ses excédents de maïs, du Swaziland jusqu'au Kenya.
Ce Prix Nobel de la Paix 2009 aurait aussi pu être remis au Dr Imtiaz Sooliman, dont le nom ne dira sans doute rien à mes lecteurs. Ce médecin sud-africain a mis au point un supplément alimentaire qu'il a baptisé « Sibusiso », ce qui signifie « bénédiction », en langue zouloue. À travers sa Fondation « Gift of the Givers », depuis 2004, ce produit a été distribué et commercialisé dans toute l'Afrique australe et au delà. Ce produit est prêt à être consommé: il ne nécessite aucune cuisson ou aucun additif. Il est composé, entre autres, de pâte d'arachide et de soja qui sont des produits que l'on trouve en abondance en Afrique. Il est riche en vitamines A, B, C, D et E et son goût est agréable. En quoi est-ce qu'un tel produit qualifierait son inventeur pour le Prix Nobel de la Paix? Tout simplement parce que le Sibisiso permet aux personnes souffrant de malnutrition de reprendre rapidement du poids. Il permet aussi aux victimes du SIDA de vivre plus longtemps et mieux. Car, en Afrique, SIDA et malnutrition sont étroitement liés. Une personne souffrant de la faim – dont l'organisme est affaibli – développera plus facilement la maladie. Or, un patient du SIDA doit bien se nourrir pour résister à la maladie. Affaibli, sa capacité de travail est réduite et il produit ou achète donc moins de nourriture, d'où un affaiblissement accru. Le SIDA et la malnutrition constituent bien un cycle vicieux infernal. Les trithérapies redonnent espoir à des millions de malades. Mais elles ne règlent en rien le problème de la faim. L'association trithérapie – Sibusiso constitue donc un formidable moyen de sauver les malades du SIDA, tout en leur permettant de reprendre une vie normale. J'en ai été le témoin direct au Malaŵi. C'est pour cela que je pense que le Dr Imtiaz Sooliman méritait lui aussi le Prix Nobel de la Paix.
D'autres personnalités du monde actuel, connues du grand public ou pas, auraient pu également être considérées par le Parlement norvégien. Leur choix s'est cependant arrêté sur Barack Obama, dont les premières réactions ont montré que lui-même ne pensait pas mériter une telle distinction. Il faut maintenant espérer que le président étasunien saura se montrer digne d'un tel honneur, et qu'il aura à cœur de laisser son nom dans l'Histoire pour avoir réellement contribué à une paix durable au Moyen Orient et ailleurs dans le monde.
© Hervé Cheuzeville (09.10.09) |