Dans le Rwanda ancien, il y avait tout un éventail de produits de beauté.  L’usage des parfums (imibavu) et des laits corporels (amadahano ou imbiribiri) était d’usage courant dans l’ancien Rwanda. Leur préparation (ukudaha) était l’affaire des spécialistes et requérait beaucoup de patience. Les crèmes de beauté parfumées étaient fabriquées à partir des plantes aromatiques pilées... Lire la suite

L'enquête Bruguière:rétractation de témoins ou agitation tous azimuts des criminels présumés?

photo  Nouvel Observateur

L’attentat terroriste du 6 avril 1994 qui coûta la vie aux présidents rwandais Juvénal Habyarimana et burundais Cyprien Ntaryamira ainsi qu’à trois citoyens français entre autres, fut dès le départ occulté par les nouveaux maîtres du pays dans une indifférence complaisante de la communauté internationale. Le Tribunal Pénal International pour le Rwanda mis sur pied par l’ONU pour juger les crimes commis au Rwanda et dans les pays voisins entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994, fut le premier à déclarer que l’attentat du 6 avril 1994 n’entrait pas dans son mandat. L’une de ses procureurs alla jusqu’à intimer l’ordre à ses enquêteurs qui se penchaient sur l’affaire (dont Michel Hourigan), de tout abandonner.

C’est dans ce vide juridique autour de l’attentat que vont s’engouffrer les inconditionnels du FPR pour vendre leur thèse basée uniquement sur leurs sentiments et non sur des éléments matériels. La thèse pro FPR voudrait que l’attentat soit l’œuvre des "extrémistes hutu" mécontents de l’attitude de Habyarimana, et qui, pour s’opposer aux  accords d’Arusha, n’ont pas hésité à l’assassiner avec plusieurs de leurs proches pourtant qualifiés eux aussi d’extrémistes et en tirant sur son avion en vol comme si au sol ils n’auraient plus accès à lui ! Malgré l’inconsistance de cette thèse, elle fit quand même son chemin. En effet, cela arrangeait tout le monde dès lors que les Hutu devenus des pestiférés, pouvaient être accusés de tous les crimes sans que personne ne le remette en cause. Cependant, le Procureur du  TPIR, connaissant sûrement la vérité, et alors qu’il a échoué à prouver la planification du génocide, n’a pas eu recours à ce raccourci. Il lui suffisait pourtant d’accuser et de faire reconnaître  les "génocidaires" jugés depuis une décennie, coupables de ce crime qui fut l’élément déclencheur du génocide, et le tour était joué. Au contraire, même celui qui avait été présenté comme « cerveau du génocide » fut acquitté du chef « d’entente en vue de commettre le génocide »[1].

Le grain de sable…

Tout semblait aller bien dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que le juge anti-terroriste français Jean Louis Bruguière émette en 2006 des mandats d’arrêt contre 9 dignitaires du régime de Kagame. C’est alors que la machine FPR s’emballa. Pour étouffer l’affaire et ainsi sauver ses proches inculpés, Paul Kagame ne lésina pas sur les moyens. Il usera d’abord des moyens diplomatiques spectaculaires : ruptures des relations diplomatiques avec la France, vigoureuse offensive diplomatique pour s’assurer du soutien de ses pairs africains, etc.

Devant le peu d’effets de ce genre de moyens pour faire « sauter » les mandats d’arrêt, Kagame va alors multiplier les actions les unes plus rocambolesques que les autres toujours dans le but de faire annuler les poursuites contre ses proches. On a eu d’abord droit à ce retournement spectaculaire d’un certain Abdul Ruzibiza juste après l’émission des mandats d’arrêt. L’homme qui, quelques mois auparavant, venait de publier ses souvenirs et ses sentiments dans un livre de près de 500 pages [2], qui avait témoigné sous serment dans plusieurs affaires devant le TPIR d’Arusha, faisait subitement la « Une » des médias pour dire que tout ce qu’il avait écrit, tout ce qu’il avait dit avant l’inculpation des dignitaires du FPR, tout cela était faux et qu’il l’avait fait pour se moquer du monde !

Dans la foulée, un autre témoin nommé Emmanuel Rugamba se rétractait dans les mêmes termes. Il eut ensuite cette « réddition-arrestation » de Rose Kabuye dont on saura plus tard qu’elle fut l’œuvre du ministre français des Affaires étrangères lui-même, Bernard Kouchner, ami de longue date de Paul Kagame. « L’arrestation » de Rose Kabuye va permettre à Kagame d’avoir accès au dossier constitué  contre ses lieutenants et s’y attaquer pour contraindre les nouveaux juges d’instruction qui ont pris le relais de Bruguière à abandonner les poursuites.

Objectifs atteints par l’offensive

Le régime du FPR obtient, comme il se doit, des résultats substantiels dans les domaines où il excelle : chantages et pressions psychologiques. C’est ainsi que les témoins « gênants », essentiellement tutsi, sont obligés de se rétracter par solidarité ethnique sous peine d’être « bannis » avec tous leurs proches et descendants. C’est sous cet angle qu’il faut voir les revirements de Ruzibiza, Rugamba et récemment de Mugenzi. Il semble que la rétractation de Richard Mugenzi soit perçue comme un pas décisif vers la disqualification des mandats du juge Bruguière. En effet, il faut voir l’enthousiasme avec lequel la célèbre journaliste belge "spécialiste" de la région des Grands Lacs, Colette Braeckman rapporte ce fait, en qualifiant Richard Mugenzi de « témoin clé » (le nieme), et n’hésite pas à affirmer que « …ses révélations portent un coup supplémentaire à l’instruction du juge Bruguière… »[3].

Pourtant, les nouvelles déclarations de Richard Mugenzi sont d’une invraissemblance et d’une légèreté déconcertantes. Mugenzi prétend que les messages captés n’étaient pas captés mais écrits et remis au même Mugenzi par le colonel Nsengiyumva alors commandant du secteur militaire de Gisenyi.Nous y reviendrons plus loin.

Qui est Richard Mugenzi et quel était son métier ?

Richard Mugenzi est originaire de la commune Mukarange en préfecture Byumba frontalière avec l’Ouganda. En 1991, il était employé à la préfecture de Gisenyi où il avait été introduit par Valens Kajeguhakwa le richissime homme d’affaires tutsi, longtemps protégé et ami du président Habyarimana, avant de le défier et de rejoindre le FPR quelques jours avant l’invasion du 01 octobre 1990. L’introduction de Mugenzi dans les services préfectoraux entrait sûrement dans le cadre du tissage des réseaux que Kajeguhakwa décrira plus tard dans son livre[4].  Richard Mugenzi était opérateur radio dans le réseau administratif à travers lequel le préfet pouvait communiquer télégraphiquement. Après le raid du FPR sur Ruhengeri en janvier 1991, R. Mugenzi manifesta un intérêt croissant pour les affaires militaires. C’est ainsi qu’il signala qu’au cours des réglages de son émetteur-récepteur, il tombait souvent sur des communications apparemment traitant du Rwanda et spécialement de la guerre, échangées souvent en « gikiga » dialecte parlée par les populations de part et d’autre de la frontière rwando-ougandaise et que donc il comprenait. L’ayant signalé à son chef hiérarchique (un civil), celui-ci en fit part au commandement militaire. D’autres radio-amateurs avaient tenté d’opérer clandestinement ou d’avoir des stations «  pignon sur rue » mais sans succès. Ce fut le cas de Ngeze Hassan dont l’émetteur-récepteur fut saisie à deux reprises. Le nouveau « volontaire » radio-amateur devait donc aussi être d’abord évaluer. Pour évaluer la fiabilité de Richard Mugenzi, le commandement le mit sous le contrôle d’un « officier traitant » en la personne du lieutenant Mburuburengero qui lui aussi parlait le « gikiga ». L’évaluation de Mugenzi par l’Etat Major de l’armée conclut que l’individu n’était pas fiable car il dissimulait des choses et montrait des signes de mégalomanie ou d’agent infiltré. Quelques temps après, il revint à la charge cette fois-ci avec un argument massue : il venait de se fiancer avec une fille d’une famille considérée comme sûre. Ceux qui avaient des doutes sur sa loyauté furent tranquillisés. Richard Mugenzi reçut donc carte blanche : il devra désormais se consacrer à l’écoute des émissions des  stations ennemies. C’est ainsi qu’un nouveau poste radio fut mis à sa disposition pour l’écoute (capacité de balayer toutes les gammes de fréquences),  mais sans être autorisé à émettre. Son rôle se résumait désormais à écouter les échanges radio des stations du FPR, de toute évidence son réseau civil éparpillé dans toute la région (Ouganda, Burundi, Tanzanie et Zaire), et ensuite remettre le texte du message capté à son supérieur pour traitement et suite appropriée. Il était donc réduit à l’écoute et n’émettait pas. Il n’avait pas de correspondant à l’autre bout de l’antenne. Il ne recevait donc pas de texte  écrit de qui que ce soit (pour en faire quoi ?), mais au contraire c’est lui qui remettait à son chef les messages qu’il venait de capter. Il n’avait aucune relation avec les militaires et ne mettait jamais les pieds au camp militaire. Le commandant du secteur opérationnel de Gisenyi se faisait remettre les messages captés par les soins du supérieur de Mugenzi. Le chef militaire les traitait alors : soit classement sans suite, soit transmission à l’Etat major en informant les autres commandants de secteurs. Aujourd’hui Mugenzi nous décrit une procédure aussi invraissemblable qu’imbécile. Il prétend que le commandant de secteur rédigeait des messages, les remettait à Mugenzi qui les recopiait et les remettaient de nouveau au commandant en prétendant qu’il venait de les capter, alors le commandant les transmettait dans le réseau militaire ! A moins que Mugenzi ne devait corriger les fautes d’orthographe dans le texte du commandant, on voit mal comment le commandant de secteur pouvait remettre un texte à Mugenzi alors que celui-ci n’avait rien à en faire. Si le commandant de secteur avait un message à transmettre, il ne devait pas demander l’aval de Mugenzi ni tout simplement le lui faire savoir. Le commandant avait ses propres opérateurs du réseau radio militaire. Au cas où les messages captés auraient été sujet à une quelconque manipulation, cela ne pouvait être que le fait du seul Richard Mugenzi qui les réceptionnait et les transcrivait avant de remettre le texte écrit à ses supérieurs. Aujourd’hui qu’il avoue avoir abusé ses supérieurs et  que certains messages qu’il leur remettait n’étaient pas captés, dans la même logique, il devait avoir le courage d’avouer pour le compte de qui il a agi pour ainsi abuser de la confiance de ses supérieurs au lieu d’accuser ceux qui furent ses victimes.

L’importance de Richard Mugenzi

N’en déplaise à Colette Braeckman, le fait d’être originaire de Mukarange ne donnait pas à Mugenzi le pouvoir de censurer les textes des messages rédigés par le commandant de secteur Gisenyi et destinés à être écoulés dans le réseau militaire. Signalons en passant que contrairement à ce que veut faire croire C. Braeckaman, Mukarange est situé à Byumba loin de Karago d’où était originaire le président Habyarimana et plus loin encore de Satinsyi commune d’origine du colonel Nsengiyumva. Bien entendu pour la journaliste, tous les responsables sous la 2ièmeRépublique étaient originaires d’une même région.

D’employé civil à officier des renseignements

Dans son nouveau « témoignage » tel que le rapporte C. Braeckman sur son blog, R. Mugenzi prend du galon. Du simple opérateur radio civil, il passe à l’officier des renseignements militaires et affirme avoir suivi des cours de « guerre psychologique » dispensés par les militaires français ! Il ne s’arrête pas là, puisqu’il prétend avoir eu régulièrement à échanger avec les officiers des FAR au sujet de l’arsenal militaire, notamment de l’artillerie anti-aérienne (missiles sol-air) .Il est pratiquement devenu un officier d’Etat major ou un commandant d’unité. Il va même plus loin et n’hésite pas à émettre des jugements de valeur tel que : « …le FPR n’a rien avoir avec l’attentat… » ou « …il s’agit d’un coup d’Etat … ». Sa seule qualité d’opérateur radio civil équivaut désormais celle d’analyste politique. Désormais qu’il devient volubile, espérons qu’il finira par dire où et en compagnie de qui, il reçut ces cours de « guerre psychologique », qui les lui a donnés, quel en était le contenu (brochures), et quel diplôme les a sanctionnés ?

La piste des "extrémistes hutu" est relancée

Dans sa conclusion, C. Braeckman ne cache pas sa satisfaction devant la tournure des événements. Elle revient à sa chère thèse de 1994 qui voulait que l’attentat soit l’œuvre des "extrémistes hutu" et pense que cette fois-ci elle va s’imposer. D’après nous, elle va trop vite en besogne car même le TPIR, pour qui pourtant la thèse permettait de confondre facilement les Hutu qu’il juge, ne s’y est pas aventuré. Et pour cause : l’ONU connait peut-être les vrais coupables.

L’autre vœu pieux est que la Justice française annule les mandats d’arrêt émis contre les dignitaires du régime de Kagame et même abandonne complètement les poursuites. Ainsi donc aussi paradoxal que cela puisse paraître, C. Braeckman propose d’abandonner la « piste FPR » suite aux rétractations, par ailleurs compréhensibles, de quelques témoins, mais de suivre celle des « extrémistes hutu » non signalée par aucun témoignage. L’abandon pur est simple nous parait aussi problématique dans la mesure où trois familles françaises ont demandé et attendent toujours que justice soit rendue pour l’assassinat des trois officiers tués dans l’attentat.

En conclusion

Dans cette affaire les pressions sont énormes. Les pressions politiques : le FPR et ses amis font tout pour ne pas endosser ce crime qui fut l’acte déclencheur du « génocide » d’où il tire sa légitimité. Les pressions diplomatiques : la diplomatie française dont le chef actuel est l’ami personnel de Paul Kagame fait tout pour rétablir les relations diplomatiques avec Kigali quitte à lui souffler quelques tuyaux pour dégonfler le dossier (affaire Rose Kabuye…). Face à cette artillerie lourde, la rétractation de Richard Mugenzi n’est peut-être pas la dernière. Toutes les suites de l’étude du dossier que Rose Kabuye a ramené de Paris ne se sont pas encore manifestées.

Mais dans tout cela on ne peut que garder confiance en la Justice.

Bruxelles, le 31/08/2009.
Emmanuel Neretse


[1] Affaire « Militaires I » ou Bagosora et al., ICTR-96-7 :  Jugement, 18 décembre 2008.
[2] Abdul  Yoshua Ruzibiza, Rwanda : La guerre secrète, Paris, Editions du Panama, 2005.
[3]Les propos de Richard Mugenzi, que Colette Braeckman appelle, par erreur Richard Murenzi, ont été rapportés par les journaux Le Monde et Le Nouvel Observateur (France) du 25.08.2009 , puis repris le lendemain par Le Soir (Belgique).
[4] Valens Kajeghakwa, Rwanda, De la terre de paix à la terre de sang. Et après?, Paris, Remi Perrin, 2001.

 

 


 

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Commentaires / réactions

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Munyarukato JP (Saturday, 05-09-09 16:42)

Excellente analyse de Neretse. Je ne savais pas que Mugenzi est un chez-moi. A mon avis,c'est une grande possibilité que ce jeu de désistement des témoins vise en premier lieu l'avortement des mandats de juge Bruguiere. Un jeu de grand risque pour ses acteurs,pourtant. Le FPR a attrapé un lasso de la justice. La France n'est pas une république bananière. Le lasso ficelle les criminels d'autant plus étroitement que ces acteurs excellent à discréditer les mandats du juge français. Quelqu'un va devoir le passer dessus la tête du FPR avant d'annuler ces mandats. Et ce ne sera pas Mr Kouchner. Et le juge ne peut pas le faire sans avoir tiré à lui sur cette corde. Ce ne sera pas la fin de cette histoire. JP

 

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